Les pontes du BTP condamnés à rembourser près de
130 millions d’euros à la SNCF. Telle est la décision rendue le 27 mars
dernier sur une entente illicite qui n’a pourtant pas fait grand bruit.
Sacrée tuile ! Les entreprises de BTP
qui s’étaient entendues pour se partager les chantiers de plusieurs
lignes TGV dans les années 90 se sont fait sonner les cloches par la
justice. Elles vont devoir rembourser fissa jusqu’à 128,5 millions
d’euros à la SNCF. Laquelle, ironie de l’histoire, s’apprête à vivre un drame cornélien.
Le BTP au banc des condamnés
C’est sans doute la déculottée judiciaire que le milieu
du BTP aimerait tenir secrète le plus longtemps possible tellement elle
est cuisante. Dans l’entourage de Martin Bouygues, on parle même d’« humiliation ». Malgré tout, Bakchich ne peut résister à la tentation de faire connaître cette défaite datée du 27 mars dernier.
Ce jour-là, le tribunal administratif de Paris a rendu
34 jugements. Chacun concerne un morceau de lignes TGV où une flopée
d’entreprises de construction ont été convaincues d’avoir truandé la
SNCF (à l’époque chargée de faire construire ces lignes) par des
ententes illicites. L’affaire remonte à plus d’une décennie. Il s’agit
de la ligne Paris-Lille-Calais (TGV Nord), du contournement de Lyon et
de la ligne d’interconnexion en Ile-de-France, toutes construites au
début des années 90.
Timide SNCF
Toutes concurrentes qu’elles soient, les boîtes de
travaux publics se sont partagées le gâteau en douce et bien en amont
des appels d’offre. Avantage, chacun a été servi. Et à très bon prix
car les offres remises étaient évidemment arrangées à la hausse. Gain
estimé par rapport à une concurrence réelle : environ 10%. L’os c’est
qu’une boîte italienne a dénoncé la magouille. Si bien qu’en 1995, le
Conseil de la concurrence condamne les tricheurs à une amende de 388
millions de francs, ( un petit 60 millions d’euros). Un montant record
à l’époque.
Mais c’est seulement le ramdam engendré par un article de l’Express
deux ans plus tard qui pousse la SNCF à chercher à récupérer l’argent
qu’elle s’est fait ainsi piquer. Rester passif aurait l’air louche
vis-à-vis de l’opinion. Dire que l’entreprise publique a saisi les
tribunaux administratifs – compétents pour les contrats de travaux
publics - à reculons n’est pas une exagération de Marseillais. Pour tout dire, elle et sa tutelle, le ministère des transports, pas très clairs sur le sujet craignent un grand déballage.
Une entente ne vaut que si elle est partagée par tous
En effet, certains de ses hauts dirigeants, comme le
patron du TGV Nord Jean-Pierre Pronost, ou l’homme qui contrôle
l’entreprise au ministère des transports, Claude Gressier, lui-même
ex-dirigeant de la SNCF, ont joué un rôle plus qu’ambigu vis-à-vis des
ententes. D’ailleurs la Cour des comptes
est venue mettre son nez dans l’histoire. Elle estime que les deux
responsables se sont même accordés pour remonter de 650 millions de
francs le devis du TGV Nord afin de couvrir le surcoût des ententes
qu’elle chiffre à 750 millions !
Il y a aussi la région Ile de France…
La SNCF n’était pas la seule
sur la liste des candidats en attente de remboursement des millions
d’euros arnaqués par le BTP. L’année passée, la Région Ile de France a
aussi engagé une procédure en justice. Elle réclame 76 millions d’euros
aux boîtes de construction qui l’ont arnaqué dans les années 1990 dans
l’extravagante affaire de rénovation des marchés des lycées de la
région. Déclencheur de la plainte, la condamnation pour ententes
illicites en 2007 par le Conseil de la concurrence de douze entreprises
de BTP titulaires de 88 marchés publics. Montant de l’amende : 47,3
millions d’euros d’amende… dont la moitié pour le groupe Bouygues. Un
magnifique cas d’école que cette affaire remontant à l’époque ou le
chiraquien Michel Giraud présidait le conseil régional. Le trucage des
marchés s’est en effet accompagné d’une opération de financement
politique occulte : une partie des sommes extorquées filait dans les
caisses du RPR, du PR (Parti républicain) et du PS, un élu vert ayant
également touché des enveloppes. En 2005, 47 personnes se sont
retrouvées devant le tribunal correctionnel de Paris pour cette
carambouille, dont une bonne partie est condamnée. Parmi eux, Michel
Giraud, Michel Roussin, Louise-Yvonne Casetta ou Jean-Pierre Thomas,
ancien trésorier du PR recasé depuis à la banque d’affaires Lazard etc.
Reste à savoir si la voie choisie civile par Jean-Yves Dupeu, l’avocat
du conseil régional est la bonne : le tribunal de grande instance et
non pas le tribunal administratif comme les avocats de la SNCF.
Et puis, au même moment, une enquête judiciaire remue
la boue des anciens chantiers. Elle a abouti à ce qu’en 2002 une petite
douzaine de cheminots de terrain se fasse condamner pour corruption.
Les coquins avaient accepté des pots-de-vin – voitures, enveloppes de
liquide, etc – d’intermédiaires du BTP, en échange de quoi ils
faisaient monter la facture en inscrivant plus de camions de béton ou
de matériaux réellement utilisés. Bref, un système de pillage à tous
les étages… D’ailleurs l’ex-juge Halphen
qui a instruit cette affaire était alors convaincu que les marchés des
lignes TGV servaient à alimenter un circuit de financement occulte de
partis politiques. Il lui manquait juste les preuves…
Mais après de multiples recours intentés par les as du
BTP, la justice est venue sonner les cloches aux as de la truelle
quelques temps avant Pâques. Visiblement en forme, les juges n’ont pas
été sensibles aux malheurs actuels d’un secteur affaibli par la crise.
Ainsi pour le lot 21 du TGV Rhône-Alpes (contournement de Lyon pour
rejoindre Valence avec force tunnel), les magistrats sont allés bien
au-delà des molles recommandations des experts désignés par eux. Ces
derniers ne chiffraient le bénéfice de la triche qu’à environ 2
millions d’euros. Les juges ont multiplié le chiffre par 10 : sur ce
marché, les boîtes visées devront rendre 21 millions d’euros !
Lorsqu’on additionne le montant des 34 jugements
prononcés par le tribunal administratif de Paris, on atteint un montant
de 90 millions d’euros que les entreprises concernées sont condamnées à
rembourser à la SNCF. Mais ce n’est pas tout. À cette jolie somme
s’ajoutent les intérêts de retard qui courent depuis 1997 ! Selon le
mode de calcul qui sera choisi, il y en a pour environ 33 à 38 millions
supplémentaires. Facture totale : « entre 123 et 128,5 millions et demi d’euros »
indique une bonne connaisseuse du dossier. Bref les entreprises de
travaux publics avaient cru bon jouer la montre en espérant qu’à force
de procédures, la SNCF et son cabinet d’avocats Berlioz & Co –
Michel Durupty étant chargé du dossier -, se décourageraient et qu’on
n’arriverait jamais à un jugement au fond. Pari raté. Elles se prennent
aujourd’hui le boomerang en plein dans les dents.
Ceux qui m’aiment prendront le train
Là où l’affaire s’avère vraiment douloureuse pour les
grugeurs, c’est qu’il leur faudra payer d’ici fin mai. Et pas moyen d’y
échapper en principe. Car dans le droit administratif, les appels ne
sont pas suspensifs. Et certains de prédire déjà une belle ambiance au
sein de la confrérie du BTP et dans les rangs de la FNTP,
la fédération du secteur. Car les entreprises étant condamnées
solidairement, à elles de se débrouiller à l’intérieur de chaque
groupement pour se répartir le paiement des montants. Bref on imagine
le sauve-qui-peut pour se refiler le bébé.
Se comptant par dizaines, les boîtes frappées - elles -
ont pu changer de nom ou d’actionnaires depuis le temps – offrent une
belle photographie du secteur. On trouve les trois majors directement
ou via leurs filiales avec Bouygues, Vinci (Dumez, Campenon Bernard …) et Eiffage
(Fougerolles, SAE… ) – ces deux derniers ne portaient pas encore leur
nom actuel - mais aussi des indépendants comme Bec Frères ou Razel,
Demathieu et Bard etc. Certaines vont-elles se mettre en faillite pour
renaître sous une autre forme afin d’échapper au remboursement ? Ou
bien expliquer au tribunal qu’elles n’y échapperont pas si elles
doivent sortir l’argent, seule exception pour obtenir un sursis à
exécution. Jouable mais difficile à concevoir pour les majors côtés en
bourse. Martin Bouygues, va-t-il aller tirer la sonnette d’alarme chez son ami Nicolas Sarkozy, comme certains le subodorent ?
Le plus drôle est que cette splendide victoire
juridique a même pris de court la SNCF traversée par des courants
contraires. Depuis l’origine, une partie de l’équipe dirigeante plaide
en faveur d’un règlement à l’amiable du différend. Anne-Marie Idrac qui a succédé brièvement à la présidence à Louis Gallois,
l’auteur de la plainte, n’était visiblement pas contre mais celle qui
est aujourd’hui au gouvernement a fait long feu à la SNCF. Depuis l’arrivée de Guillaume Pépy
aux commandes en février 2008, certains groupes de BTP ont tenté une
nouvelle approche pour faire ami-ami. Ils ont dû juger le contexte
propice. Il faut dire qu’un certain Claude Gressier – celui qui avait
couvert les ententes - a fait son retour au conseil d’administration de
la SNCF. Et en provenance direct de l’état major de Vinci où il
s’occupait des concessions, David Azéma grand ami de Pépy est devenu
directeur général délégué chargé des finances et de la stratégie du
groupe public.
Pépy de chocolat
Aujourd’hui on souhaite bien du plaisir à Pépy. Nommé
par Sarkozy dont il a obtenu une feuille de route, c’est lui qui va
devoir s’assurer que les grands groupes, dont Bouygues, dirigé par un
ami de Nicolas, signent bien le chèque. Gare aux court circuits dans
les caténaires…
Maintenant, il ne reste plus qu’aux usagers à réclamer
une baisse des tarifs des billets TGV d’environ 130 millions d’euros.
Car après tout c’est à cause du coût et des surcoûts de la construction
des lignes à grande vitesse dont RFF, gestionnaire du réseau, a récupéré la dette que les tarifs du TGV sont aussi chers. www.bakchich.info/La-SNCF-empoche-130-millions
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