| Bien malgré lui, Xavier Bertrand a épinglé les
mensonges proférés par le candidat Sarkozy lors de sa campagne
présidentielle sur une réforme plus idéologique que nécessaire.
Contre-expertise.
LA PHRASE. Propos du ministre du Travail Xavier Bertrand, tenus le 28 septembre sur Europe 1
: «J'ai entendu tellement d'âneries sur la réforme des régimes
spéciaux, qui allait nous coûter plus, que j'ai voulu remettre les
pendules à l'heure et j'ai demandé à mes services, en lien avec les
entreprises concernées, de faire un tableau précis. La réforme va
permettre de dégager pour l'Etat 500 millions d'euros d'économies [en
cumulé - ndlr] d'ici à 2012 et, ensuite, à partir de 2015, 567 millions
d'euros pas an, ce qui montre bien que les réformes servent à quelque
chose».
LE CONTEXTE. Alors que l'opposition exige depuis plusieurs mois
un bilan de la réforme des régimes spéciaux, Xavier Bertrand donne pour
la première fois une estimation des économies réalisées par l'Etat.
Excédé, affirme-t-il, par les «âneries» entendues, il livre des
chiffres. Ce faisant, il épingle aussi — bien malgré lui — les
«âneries» proférées par le candidat Sarkozy sur le sujet lors de sa
campagne présidentielle.
Les chiffres de Bertrand sont censés «remettre les pendule à l'heure».
Mais on ne résiste pas à rapporter cette première estimation
officielle… à ce qu'escomptait — ou ce que faisait mine d'escompter —
le candidat Sarkozy de la réforme des régimes spéciaux pendant la
campagne présidentielle.
LES FAITS. Il fut un temps où Sarko a laissé entendre aux
Français que la réforme rapporterait beaucoup plus. On lisait ainsi
dans son projet présidentiel : «J’augmenterai de 25% le minimum
vieillesse, je revaloriserai les petites retraites et les pensions de
réversion pour que ces retraités vivent mieux. Ces mesures seront
financées grâce aux économies que j’obtiendrai en réformant les régimes
spéciaux de retraite».
On sait désormais très officiellement que les «économies» obtenues par
Sarkozy ne lui permettront pas d'aller bien loin. Si l'on en croit
Bertrand, la réforme va rapporter par année quelque 100 millions à
l'Etat jusqu'à 2012, puis 567 millions à compter de 2015 (quand la
réforme jouera à plein). Une paille au regard des promesses de Sarko :
la seule revalorisation de 25% du minimum vieillesse [1] coûterait… près de 2,5 milliards, selon un rapport du Conseil d'orientation des retraites de décembre dernier.
Ce décalage colossal illustre après coup une des manipulations du
candidat sur le sujet des régimes spéciaux : l'UMP a largement
communiqué sur leur coût (le chiffre de 5 milliards d’€ a été
abondamment cité, voire 8,5 milliards), laissant entendre que
l'économie générée par une réforme serait, elle aussi, considérable.
«Il faut dégager des marges de manœuvre, et les trois millions de
retraités qui ont à peine le minimum vieillesse, on doit les
augmenter», déclarait Sarkozy sur TF1 début février 2007 dans
l'émission "J’ai une question à vous poser" pour justifier sa réforme.
C'était négliger que la plus grosse partie du coût des régimes spéciaux
est liée à la non-compensation du déficit démographique des entreprises
concernées (deux fois plus de pensionnés que de cotisants). A la SNCF,
par exemple, on compte 160.000 cotisants contre quelque 290.000
ayant-droit en 2008. A moins de décider de priver les agents de
retraite, il faut bien continuer de compenser ce déficit (dont le coût
est de quelque 3 milliards d’€ par an pour la seule SNCF). Un
«héritage» qu'un alignement sur le régime général ne saurait subitement
effacer [2]. Idem pour les agents des mines, de la RATP, ou de l'ex-Seita.
Les chiffres de Bertrand viennent rappeler cette évidence, qui avait échappé au candidat Sarkozy.
[1] La première étape de la revalorisation du minimum vieillesse
promise par Sarkozy durant la campagne a consisté, en mars dernier, en
une aide de 200 € versé à chaque personne concernée. Le Premier
ministre avait présenté ce versement exceptionnel comme un «à-valoir»
sur la revalorisation promise de 25%. Le budget de la Sécurité sociale
prévoit pour 2009 une hausse de 6,9% du minimum vieillesse en avril
prochain.
[2] J'ai modifié ma formulation, qui laissait à penser (si j'en
crois quelques commentateurs) que la réforme ne changerait rien à
l'équilibre démographique des régimes spéciaux. Evidemment qu'elle le
changera à terme, c'est même son but premier. Mais elle n'annulera pas
le déficit démographique existant d'un tournemain. D'où la limite des
«économies» réalisables.
Cédric Mathiot pour Libération
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